Le cas des « revues prédatrices » [MàJ 17 août 2020 « Trottinette et chloroquine »]

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Cet article a été précédemment publié le 24 juillet 2019.

Comme présenté dans un précédent post, la compétition dans la recherche ne cesse d’augmenter au fil des ans. D’un côté, les chercheurs doivent publier de plus en plus pour décrocher un poste ou garder leur place et être les premiers à rapporter leurs trouvailles avant les autres. De l’autre, les revues scientifiques se battent pour être les plus lues et être reconnues comme publiant des études de qualité sur lesquelles on peut se baser.

Des deux côtés, on peut observer des conséquences assez dramatiques : certains chercheurs peuvent être amené à bâcler leurs études pour en publier plus, tandis que les revues les plus prisées rejettent en masse les demandes de publication, obligeant les chercheurs à se rabattre sur des revues moins prestigieuses (mais de qualité) ou moins regardantes en termes de qualité.

Ce contexte est idéal pour ce qu’on appelle en anglais des predatory journals, ou « revues prédatrices ». Leur objectif est d’attirer un maximum de chercheurs grâce à des arguments alléchants : contre des frais de publication souvent élevés, elles promettent de publier notre article sans risque d’être rejeté, dans un délai très rapide (rappelez-vous le parcours éditorial classique décrit ici), et de le publier en open access (accessible par tous, donc avec une grande visibilité). Et ces promesses sont tenues !

Ces revues sont cependant dangereuses. Elles sont en effet rarement spécialisées sur un sujet, et contactent un peu n’importe qui, peu importe la discipline, en envoyant automatiquement des e-mails (souvent insistants) au plus de scientifiques possibles. Contrairement aux conventions mises en place pour assurer une certaine rigueur scientifique, il n’y a pas ou très peu de relectures par des experts sélectionnés par l’éditeur. Certains articles publiés présentent des erreurs importantes (tant au niveau de la langue qu’au niveau scientifique). La structure classique des articles n’est par ailleurs pas toujours respectée.

En 2017, on estime que près de 2 millions de participants ont été testés et interrogés pour rien, ainsi que 8.000 animaux, au travers des études publiées dans ces revues prédatrices.

Ces revues profitent des études mal réalisées par des chercheurs peu ou mal formés, mal informés et/ou malhonnêtes. Pour peu que leur article ait été rejeté à plusieurs reprises par différentes revues, ou qu’ils aient conscience de la piètre qualité de leur étude mais ont néanmoins besoin d’atteindre rapidement un certain nombre de publications, ces journaux font alors office de solution de facilité et rapidité. Sans réel travail de relectures et de corrections, le public et les médias peuvent alors considérer comme scientifiquement valables des conclusions qui sont fausses ou infondées. Cela peut engendrer certains tollés médiatiques et réclamations de la communauté scientifique que je ne manquerai pas de présenter dans de futurs articles sur ce site.

Une étude parue dans BMC Medicine estime qu’environ 8.000 revues prédatrices existent, et que celles-ci publient chaque année un total d’environ 400.000 articles (Shen & Björk, 2015)1.
En 2017, un autre article de Moher et collaborateurs2 ajoutait que ces articles représentent des pertes considérables. Ces auteurs ont étudié pendant 12 mois les données de 2.000 articles issus de 200 revues différentes, reconnues comme predatory journals. Ils ont constaté que ces études sont réalisées sans encadrement, avec peu d’argent, par des chercheurs peu scrupuleux ou simplement mal formés. Ce sont au total des milliers d’heures et des sommes d’argent colossales gaspillées, avec près de 2 millions d’humains et 8.000 animaux testés pour rien. On pourrait se dire que les données mal analysées pourraient au moins être récupérées et mieux traitées, mais souvent la question de départ est tellement floue ou mal posée que la méthode ensuite utilisée pour récolter les données rend le tout souvent totalement inexploitable.

Illustration inspirée de paimadhu. (2019, Janvier). My updated 1 minute guide to spotting predatory journals![Tweet]. Retrieved from https://twitter.com/paimadhu/status/1087869568167616512
Que retenir ?

Lorsqu’il s’agit de recherches scientifiques, l’esprit critique est nécessaire. Tout le temps. Que l’on soit chercheur ou lecteur, il faut idéalement être capable de juger de la qualité d’un article, ce qu’il nous dit et sur quelle base. C’est une capacité qui doit constamment être entraînée, formée. En nous limitant à l’étude de la santé mentale au sens large, s’inspirer de telles études pour notre pratique de terrain pourrait s’avérer totalement inefficace, voire même avoir l’effet inverse.

Mise à jour 17 août 2020 : Accidents de trottinettes et Chloroquine 

En parfaite illustration du fonctionnement d’une revue prédatrice, vous pouvez retrouver l’histoire de la publication d’un récent article article bidon (cliquez ici)3. Celui-ci a été rédigé afin de prouver l’importance et les dangers de ce type de revue publiant potentiellement tout et n’importe quoi, à partir du moment où les auteurs payent.

Les noms des auteurs ainsi que leurs institutions sont très clairement faux, chaque section comporte des absurdités et éléments drôles. Malgré toutes ces évidences, même le travail de relecture par les « experts » sélectionnés par l’éditeur a été bâclé ; ces derniers se contentant du minimum en passant complètement à côté de tous les signes évidents. L’article a depuis été signalé et retiré de la revue, mais reste lisible en anglais et dans sa traduction française intégrale sur le lien ci-dessus.

Articles cités :

1Shen, C., & Björk, B.-C. (2015). ‘Predatory’ open access : A longitudinal study of article volumes and market characteristics. BMC Medicine, 13(1), 230. https://doi.org/10.1186/s12916-015-0469-2

2Moher, D., Shamseer, L., Cobey, K. D., Lalu, M. M., Galipeau, J., Avey, M. T., … Ziai, H. (2017). Stop this waste of people, animals and money. Nature News, 549(7670), 23‑25. https://doi.org/10.1038/549023a
 
3Oodendijk, W., Rochoy, M., Ruggeri, V., Cova, F., Lembrouille, D., Trottinetta, S., Hantome, O. F., Macron, N., & Javanica, M. (2020). SARS-CoV-2 was Unexpectedly Deadlier than Push-scooters : Could Hydroxychloroquine be the Unique Solution? Asian Journal of Medicine and Health, 18(9), 14‑21.
Cet article, aujourd’hui rétracté suite à la découverte de la fraude volontaire, reste disponible ici, ainsi que sur le blog qui retrace son histoire.

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