Théories du complot et COVID-19 : qui sont les personnes qui y croient ?

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Un article réalisé par des chercheurs australiens qui paraitra dans la revue Personality and Individual Differences en novembre 2020 (disponible en ligne depuis juin) s’est intéressé aux éléments pouvant expliquer pourquoi certaines personnes croient aux théories du complot autour du COVID-19.

Théories du complot et conspirations

Arme biologique, simple grippe qui ne nécessite aucune mesure, revanche de l’Europe sur le Brexit, créé pour forcer la propagation de vaccins et remplir les caisses des sociétés pharmaceutiques, un complot économique contre les personnes âgées, une maladie créée par le réseau 5G, créé par les gouvernements pour installer un état policier, ou pour stopper le changement climatique, etc., voici un échantillon des propos tenus au sujet du COVID-19.

Les théories du complot, ou les conspirations, sont définies comme étant des « fausses croyances envers un événement dont la cause serait expliquée par un complot entre plusieurs acteurs qui travaillent ensemble, suivant un objectif précis, souvent illégalement et en secret »1. Nous avons tous croisé ce type de théorie, peut-être même y croyez-vous : l’homme n’aurait jamais marché sur la Lune en 1969 (ou du moins les images sont fausses), les vaccins donnent l’autisme, les attentats du 11 septembre sont mis en scène avec des hologrammes, le monde est dirigé soit par une élite de banquiers, soit par une société secrète du type « Illuminati », soit par une race extra-terrestre reptilienne formant le « Nouvel Ordre Mondial », etc.

Pour les personnes croyant dans tout cela, le moindre nouvel événement important est quasi automatiquement vu comme faisant partie de ces conspirations. Des personnalités connues sont souvent mêlées à ces histoires, comme Bill Gates qui revient régulièrement dans toutes les situations. Par exemple, on voit apparaître sur les réseaux que la raison pour laquelle il financerait le futur vaccin serait pour permettre de nous contrôler/tuer à l’aide de la future 5G vu que nous sommes trop nombreux.

Est-ce si grave ?

On pourrait penser que ces théories sont sans importances, inoffensives, drôles, ou débiles, mais elles peuvent avoir des répercussions potentiellement graves.  Certaines personnes vont ne pas avoir recours à certains traitements, comme les vaccins, et encourager d’autres personnes à faire de même (comme déjà observé dans plusieurs manifestations).

Dans un autre extrême ils peuvent militer pour le recours à certains pseudo-traitements inefficaces ou dangereux. D’autres vont renforcer leurs résistance et doutes envers le gouvernement, pouvant aller jusqu’à la désobéissance ou la mise en danger de soi et d’autrui.

Pourquoi certaines personnes y croient ?

Plusieurs études se sont intéressées aux facteurs qui peuvent expliquer pourquoi des personnes y croient ; je vous invite à consulter l’article d’origine pour plus de détails.

Au niveau psychologique, par exemple, certains traits psychopathologiques (autrement dit, ce qui concerne les troubles mentaux) ont été identifiés comme plus susceptibles d’être concernés comme la présence de traits schizotypiques. Sans être un diagnostic équivalent comme la schizophrénie, il s’agit, grossièrement, d’individus ayant tendance à partir dans des délires plus ou moins importants, à se concentrer plus fortement sur les détails d’une situation ou d’un événement au lieu de le percevoir dans sa globalité et à tirer des conclusions sur base de peu d’éléments.

Autres exemples, et de façon plus importante encore, le stress et l’anxiété ont été vus comme des facteurs pouvant avoir un impact sur la tendance à croire aux théories du complot. Une personne en détresse ou fortement anxieuse cherchera au plus vite à donner du sens à sa situation. On appelle « hypervigilance » cet état dans lequel se trouvent des personnes victimes, de près ou de loin, d’événements tragiques (catastrophes naturelles ou attentats). Elles seront plus anxieuses, comme si elles étaient sur le qui-vive de façon intense et constante, cherchant à expliquer ce qu’il s’est passé, ce qu’elles ont vécu. 

Au niveau sociologique, un faible niveau d’éducation ressort comme facteur important. Au plus le niveau d’éducation est élevé, au plus les connaissances sur le monde de manière générale, et les capacités à analyser une situation en cherchant les arguments et contre-arguments, sont supposés être présents. Attention toutefois à conserver un regard critique ! Le nombre d’années d’études ne garantissant pas de faire des erreurs, il n’est pas rare de constater que certains experts font fausse route. Il peut s’agir soit de leur domaine d’expertise, on parle alors de cognitive blind spot, ou « tâche aveugle cognitive » qui les empêche de réaliser qu’ils sont dans l’erreur, soit d’ultracrépidarianisme qui est la tendance à donner son avis sur tout sans connaissances sur le sujet.

Au niveau politique, ce sont les personnes appartenant aux partis les plus extrêmes (droite et gauche) qui auront cette tendance. On voit apparaître aussi les théories du complot quand un gouvernement en place perd la confiance de son peuple ou lorsque la situation est houleuse.

Enfin, on constate chez ces personnes des tendances à raisonner dans un « mode conspirationniste ». Elles adhèrent à certains discours, idées, ou explications de type complotistes qui existaient déjà avant le nouvel événement. Autrement dit, sans nécessairement être victimes ni directement concernés par une situation, certaines personnes vont traiter un nouvel événement se déroulant dans le monde en l’intégrant aux théories préexistantes. Ils vont décortiquer la nouveauté pour la faire rentrer dans ces précédentes théories. Ajoutez à cela une surexposition à une avalanche d’informations complexes sur les réseaux sociaux et via les médias, où se mélangent réels et pseudos-experts, et il devient alors difficile d’identifier ce qui est vrai pour un public non-spécialiste. Pas étonnant dès lors qu’une tendance apparaisse chez une minorité à faire des liens entre des éléments qui n’ont aucun rapport afin de pouvoir expliquer et trouver un sens à leur vécu.

Complots et COVID-19

Dans le cas de la crise COVID-19, en plus de l’hypervigilance et du stress ressenti mondialement, les réactions des gouvernements ont été critiquée, et le rôle d’organismes comme l’Organisation Mondiale de la Santé remis en question.

L’étude réalisée par les chercheurs australiens Neophytos Georgiou, Paul Delfabbro et Ryan Balzan avait pour but d’identifier différents éléments pouvant expliquer pourquoi certaines personnes sont plus susceptibles que d’autres d’adopter un point de vue conspirationniste.

Les hypothèses qu’ils ont voulu tester étaient :

  • Les personnes qui croient aux théories du complot autour du COVID-19 ont-elles une tendance générale à croire ce genre de théorie en temps normal ?
  • L’intensité d’un stress ressenti explique-t-il cette tendance, comme un moyen de se rassurer ?
  • Cette tendance vers les complots est-elle liée aux doutes qu’un individu a envers son gouvernement ?

Ils ont interrogé 640 participants (323 hommes) durant avril 2020 habitant aux USA, sur le continent européen et en Angleterre. L’étude s’est déroulée intégralement en ligne via divers questionnaires (plus d’informations sur les volontaires et les moyens utilisés dans l’article disponible gratuitement).

Résultats

Les résultats qu’ils ont obtenus confirment tout d’abord que les personnes croyant aux conspirations autour du COVID-19 ont tendance à également croire aux conspirations en temps normal.

Ils confirment également qu’un plus faible niveau d’éducation et une tendance à mettre en doute les capacités du gouvernement à réagir face à la crise sont liés à plus de tendances vers ces théories.

Cependant, ils n’ont pas trouvé de lien entre le niveau de stress et les conspirations. Ils ont effectivement trouvé, bien que les résultats soient moins forts, que les personnes vivant dans les zones plus fortement touchées en Europe n’ont pas plus tendance à croire aux complots.

Explications

Plusieurs études ont démontré que les personnes aux idées conspirationnistes tentent de faire rentrer ce qu’ils observent dans les cases des théories auxquelles ils croient déjà. Faire des liens entre deux éléments et événements, trouver des rapports communs, faire des déductions, même improbables, etc. Ils peuvent même être victime d’un biais de confirmation, c’est-à-dire qu’ils se focaliseront plus fortement sur tout ce qui confirme leurs idées, et rejetteront (consciemment ou non) tout le reste ; même les preuves les plus évidentes qui les contredisent. Toute tentative d’adopter un autre point de vue que le leur provoquera une dissonance cognitive (sentiment d’inconfort quand quelque chose ne correspond pas à vos idées, valeurs, ou croyances) ou provoquera une réactance psychologique négative (réaction de défense, consciente ou non, d’un individu qui a été obligé de faire ou croire quelque chose allant contre ses principes). Par exemple, les gouvernements étant derrière beaucoup de décisions et d’événements, il est difficile pour beaucoup de gens d’accepter une origine naturelle au virus.

Les résultats montrent également que les personnes croyant aux complots autour du COVID-19 tendent à également croire aux théories conspirationnistes plus anciennes. Ceci souligne le fait que la conspiration ne naîtrait pas principalement d’un événement précis et unique, comme une réaction émotionnelle pour se protéger ou se défendre, mais serait une tendance déjà présente chez la personne depuis longtemps.

Au niveau de l’éducation, il y a une nuance à noter. Les analyses montrent que le niveau de croyance est effectivement plus fort chez les personnes qui se sont arrêtées à un diplôme du secondaire (ou apparenté). Un plus haut niveau d’éducation permettrait d’avoir de meilleures connaissances sur le monde, d’avoir plus de recul en analysant et décryptant l’information en sachant où la recouper, la confirmer ou l’infirmer. Ce résultat semble toutefois disparaître dès que l’analyse intègre la tendance préexistante des gens à croire aux complots.

Quant à l’absence de résultat sur le lien entre stress et complots, les auteurs ont plusieurs explications possibles. Tout d’abord, l’étude a été réalisée en avril, très tôt dans le processus de confinement, peut-être trop tôt pour ressentir l’impact du confinement global. Ils peuvent même estimer, à ce moment-là, que les mesures prises sont nécessaires ; avant les mouvements de révolte(s) observés par la suite. La majorité des participants étant relativement jeunes, peut-être que l’émotion la plus forte dans cette situation de confinement est l’ennui plutôt que le stress. 

Les auteurs ont remarqué que les réponses provenant d’Italie, de France et d’Espagne avaient les plus bas scores aux tendances vers le complot. Peut-être que la population de ces zones plus touchées par le virus a trouvé un sens plus fort aux mesures prises par les gouvernements, n’augmentant pas le stress.

Limites de l’étude

Il est possible que l’échantillon de volontaires ne soit pas totalement représentatif de la population générale (66% entre 18 et 34 ans, 81% ayant fait des études supérieures). Ensuite, peut-être que les résultats auraient été différents si l’étude s’était déroulée plus tard dans l’année. Enfin, comme toute l’étude a été réalisée sur base de questionnaires auto-rapportés, il n’est pas possible de contrôler si les personne ne répondent pas au hasard, ou manifestent un biais de désirabilité (en donnant les réponses les plus acceptables plutôt que la vérité).

Que retenir ?

Il semblerait que les personnes croyant aux théories du complot autour du COVID-19 manifestent avant tout une attitude cynique et critique envers le gouvernement, ainsi qu’une tendance générale à croire à ce genre de théories. 

Ces résultats sont importants à l’heure actuelle où l’on observe un nombre grandissant de fake news transmises sur les réseaux (et parfois dans les médias classiques). Une fois encore, cette pratique n’est pas sans conséquences car cela peut mettre à mal les campagnes de santé publique de plus en plus critiquées par une frange de la population qui préfère se révolter, pouvant même entraîner d’autres personnes dans leur sillage (il existe beaucoup d’exemples de personnes agressives filmées dans des magasins, refusant de mettre leur masque).

Article d’origine

Georgiou, N., Delfabbro, P., & Balzan, R. (2020). COVID-19-related conspiracy beliefs and their relationship with perceived stress and pre-existing conspiracy beliefs. Personality and Individual Differences, 166, 110201. https://doi.org/10.1016/j.paid.2020.110201

Article cité

1Swami, V., Voracek, M., Stieger, S., Tran, U. S., & Furnham, A. (2014). Analytic thinking reduces belief in conspiracy theories. Cognition, 133(3), 572‑585. https://doi.org/10.1016/j.cognition.2014.08.006

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