Prédire le risque d’un passage à l’acte suicidaire

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Le suicide est reconnu par l’OMS comme la seconde cause de décès dans le monde parmi les 15-24 ans. En 2017, on estimait par année à 800.000 le nombre de décès par suicide1. Ce statut en fait dès lors un problème de santé majeur qui pourrait être évité.

Prédire les risques d’un passage à l’acte est cependant très difficile. Dans la plupart des cas, les cliniciens se basent sur leur propre expérience et/ou sur les propos du patient. Ces deux sources d’informations sont cependant loin d’être fiables à 100%.

Une tâche informatisée pour prédire le risque de passage à l’acte

En 2010, une équipe de chercheurs de Boston2 a mis au point une tâche informatisée dans le but d’identifier les personnes à risque : le Suicide-Implicit Association Test (S-IAT). Ils l’ont testé auprès d’un échantillon de 157 personnes suivies dans un service d’urgences psychiatriques. Leurs résultats ont montré que, sur base de cette tâche uniquement, il était possible de distinguer les personnes admises à la suite d’une tentative de suicide de celles venues suite à un autre trouble psychiatrique.

Point plus important encore : il était possible de prédire le risque de tentatives de suicide sur une période de six mois, et ce bien mieux que les facteurs prédicteurs habituellement utilisés pour cette évaluation.

Mesure implicite ou explicite ?

De façon générale, les études utilisent des outils dits « explicites » comme des interviews, des questionnaires à remplir, ou des tâches informatisées. Ces outils sont fiables et très majoritairement employés, mais un risque subsiste toujours de recueillir des informations biaisées (consciemment ou non, la personne pouvant exagérer ou atténer la réalité, ou aller dans le sens souhaité de l’étude, donner une meilleure image de soi, etc.).

Une spécificité du S-IAT est qu’il propose une mesure implicite du comportement. Les mesures implicites sont supposées minimiser les biais, soit en demandant de répondre trop vite pour que le participant puisse influencer sa réponse, soit de manière indirecte.

Réplication de l’étude

Dans la recherche, faire une découverte est évidemment très important. Rien ne garantit toutefois qu’il ne s’agisse pas d’un coup de chance, ou d’une erreur. Pour s’assurer que l’outil développé par l’équipe de Boston permette bien de prédire le risque de passage à l’acte, des chercheurs de Poitiers (Tello et al., 2020) ont voulu répliquer cette étude. L’objectif est donc de réaliser le plus exactement possible la même étude, auprès d’autres volontaires.

Un total de 164 patients (dont 83 femmes) admis dans un service psychiatrique ont pris part à l’expérience. Un groupe contrôle composé d’individus ne s’étant pas présentés à la suite d’une tentative de suicide fut constitué. Nina Tello, docteure en psychologie en charge cette étude, s’est assurée que tous les participants comprennent bien les objectifs poursuivis.

Les participants devaient d’abord réaliser la S-IAT (décrite ci-dessous), puis répondre à des questionnaires évaluant leurs symptômes dépressifs ainsi que leurs pensées et comportements autodestructeurs. D’autres informations telles que l’âge, le sexe, le diagnostic psychiatrique, l’historique personnel de passages l’acte, les idéations suicidaires furent prélevées. Tant le thérapeute principal que le patient durent également prédire les risques de passage à l’acte dans les mois suivants.

Après six mois, les participants furent recontactés par téléphone pour remplir à nouveau le questionnaire sur les pensées et comportements autodestructeurs. Leur dossier médical fut également consulté pour noter s’il y a eu tentative(s) de suicide durant les six mois écoulés.

S-IAT

Le S-IAT est une tâche informatisée qui a pour but de mesurer la vitesse à laquelle les participants attribuent une série de mots à des catégories précises. Ces mots appartiennent à quatre catégories différentes : la Mort (funérailles, décédé, suicide, sans vie, meurt), la Vie (grandir, respirer, survivre, vivre, vivant), Moi (mien, je, moi même, mon, moi), Pas moi (eux, ils, leurs, son, autrui). 

Dans les essais dits « compatibles », la Mort est associée à Moi, et la Vie est associée à Pas moi.

Exemple d’essais « compatibles » :

Pour les essais « incompatibles », la Mort est associée à Pas moi tandis que la Vie est associée à Moi.

Exemple d’essais « incompatibles » :

Dans cette tâche, plus le score calculé est positif, plus la personne associe les mots liés à la Mort avec Moi.

Résultats

S'identifier de façon implicite avec la mort permet de prédire le risque de suicide à 85%

Les auteurs de l’article ont toutefois constaté que beaucoup de volontaires du groupe contrôle (qui, pour rappel, était composé de volontaires présents dans ce service psychiatrique pour une autre raison qu’une tentative de suicide) ont, par le passé, essayé de se suicider. Cette différence par rapport à l’étude de Boston pourrait expliquer ce résultat.

Par contre, s’identifier de façon implicite avec la mort ou le suicide a permis de prédire les futures tentatives de suicide sur une période de six mois à 85% (75% pour l’étude d’origine), mieux que les facteurs cliniques habituellement utilisés.

Que retenir ?

En répliquant une précédente étude, ces résultats obtenus par l’équipe de Poitiers confirment la possibilité et l’intérêt d’identifier le plus tôt possible les personnes ayant un biais implicite vers le suicide dans le cadre d’une prise en charge psychiatrique.  Il serait dès lors possible de leur accorder une attention et une prise en charge appropriée pour contrer les risques de passage à l’acte. Plus d’études restent cependant nécessaires afin de rendre optimale l’utilisation de tels outils dans un cadre clinique.

Le S-IAT ainsi ainsi que les données récoltées dans cette étude sont consultables et téléchargeables sur le lien suivant : https://osf.io/2mh48/

Article d’origine

Tello, N., Harika-Germaneau, G., Serra, W., Jaafari, N., & Chatard, A. (2020). Forecasting a Fatal Decision : Direct Replication of the Predictive Validity of the Suicide-Implicit Association Test. Psychological Science, 1‑10. https://doi.org/10.31234/osf.io/esgf5

 

Sources citées

 
2 Nock, M. K., Park, J. M., Finn, C. T., Deliberto, T. L., Dour, H. J., & Banaji, M. R. (2010). Measuring the Suicidal Mind : Implicit Cognition Predicts Suicidal Behavior. Psychological Science, 21(4), 511‑517. https://doi.org/10.1177/0956797610364762

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